Vieillir

Chemin qui achève mais de toutes beauté
Photo © Magnific

Si on vieillissait aussi longtemps que nos ancêtres bibliques

Auteur : Jean grou, bibliste, rédacteur en chef de Vie liturgique et Prions en Église

Si l’on vous demandait jusqu’à quel âge vous aimeriez vivre, peut-être répondriez-vous cent ans. Il est vrai que ce nombre a quelque chose de symbolique: un siècle, ce n’est pas rien! Mais que diriez-vous de vous rendre jusqu’à neuf cent soixante-neuf ans ? Hmmm, c’est un pensez-y-bien, non ? Or, d’après un passage du livre de la Genèse, c’est l’âge auquel serait parvenu le patriarche Mathusalem (Genèse 5, 27). Il détient le record de longévité dans la Bible, mais plusieurs de ses ancêtres le talonnent : Adam, avec neuf cent trente ans (Genèse 5, 5), Seth, avec neuf cent douze (Genèse 5, 8) et Énosh, avec neuf cent cinq (Genèse 5, 11). Et la liste de ces « ultravieillards » s’étire, et ils sont tous de la même famille; la génétique leur était drôlement favorable il faut croire ! Quelques personnages plus connus de la tradition biblique, sans accumuler autant de siècles, ont aussi atteint un âge pour le moins vénérable : Abraham, cent soixante-quinze ans (Genèse 25, 7), Isaac, cent quatre-vingts (Genèse 35, 28), Jacob, appelé aussi Israël, cent quarante-sept (Genèse 47, 28) et Moïse, cent-vingt (Deutéronome 34, 7).

Des chiffres symboliques

Vous l’aurez compris, ces chiffres impressionnants n’ont rien de réel ou d’historique. Ils ont strictement valeur symbolique. En effet, dans la tradition biblique, vivre de longs jours, c’est une bénédiction divine. Attribuer une longévité extrême (pour ne pas dire invraisemblable) aux patriarches était donc une façon de signaler que Dieu avait accordé une faveur particulière aux plus anciens ancêtres du peuple d’Israël. D’autres passages des Écritures mentionnent que le Seigneur a accordé une longue vie à quelques illustres personnages, sans préciser le nombre de leurs années. Il en est ainsi pour Salomon (1 Rois 3, 14) et Job, qui « mourut âgé, rassasié de jours » (Job 42, 17). Respecter certains préceptes de la loi divine est d’ailleurs une façon de s’assurer une abondance d’années ici-bas (Exode 20, 12; Deutéronome 22, 7).

Un signe de bénédiction divine

Dans la Bible, on l’aura compris, la vieillesse est généralement perçue positivement. Non seulement est-elle signe de bénédiction divine, elle est également garantie de sagesse. De longs jours permettent en effet d’accumuler les expériences et les apprentissages, ainsi que les erreurs, les échecs et autres épreuves qui peuvent devenir des occasions de croissance et de maturité. Les Écritures saintes se plaisent à souligner la contribution inestimable des aînés au sein de la communauté : « Interroge la génération passée, médite sur l’expérience de ses pères. Puisque, nés d’hier, nous ne savons rien et que nos jours passent comme une ombre sur terre, ne vont-ils pas, eux, t’instruire et t’enseigner, et de leur cœur tirer des sentences  ? » (Job 8, 8-10) Les anciens représentent une source inestimable de savoir-être et de savoir-faire : « Ne néglige pas la conversation des sages, reviens souvent à leurs proverbes, car auprès d’eux tu acquerras l’instruction et l’art de servir les grands. Ne fuis pas la conversation des vieillards – eux-mêmes ont appris de leurs pères – car auprès d’eux tu acquerras l’intelligence et l’art de répondre en temps voulu. » (Ben Sira 8, 9-9) Certains aînés, en raison de leur courage et de leur fidélité au Seigneur, deviennent de véritables modèles pour les plus jeunes. C’est le cas du scribe Éléazar : « Il fit un beau raisonnement, bien digne de son âge, du rang que lui donnait sa vieillesse, du respect que lui valaient ses cheveux blancs, de sa conduite irréprochable depuis l’enfance, et surtout digne de la législation sainte établie par Dieu. » (2 Martyrs 6, 23)

Une réalité qui peut être pénible

Si la Bible dépeint la vieillesse de manière globalement positive, elle n’en dissimule cependant pas les aspects moins réjouissants. Ainsi, le Psaume 89 (90), en contraste avec l’extrême longévité attribuée aux lointains ancêtres du peuple juif, reconnaît que la majorité des humains atteignent « soixante-dix [ans], quatre-vingts pour les plus vigoureux » (v. 10). Des chiffres assurément plus réalistes que ceux de la Genèse !

D’autres passages signalent le déclin qui caractérise les derniers jours de certains personnages, comme Barzillaï, qui se confie ainsi au roi David : « J’ai aujourd’hui quatre-vingts ans. Est-ce que je peux discerner entre le bon et le mauvais ? Ton serviteur peut-il apprécier ce qu’il mange et ce qu’il boit ? entendre encore la voix des chanteurs et des chanteuses ? Pourquoi ton serviteur devrait-il encore être une charge pour mon seigneur le roi ? C’est à peine si ton serviteur pourrait passer le Jourdain avec le roi ! Alors pourquoi le roi m’accorderait-il une telle récompense ? » (2 Samuel 19, 36-37) Le sage Qohèleth, quant à lui, avise son disciple de ce qui l’attend aux derniers jours de sa vie : « Souviens-toi de ton Créateur, aux jours de ta jeunesse, avant que viennent les jours mauvais, et qu’approchent les années dont tu diras: “Je ne les aime pas”; avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que reviennent les nuages après la pluie; […] avant que […] la poussière retourne à la terre comme elle en vint, et le souffle de vie, à Dieu qui l’a donné. » (Qohèleth 12, 1-2.6-7)

Le respect des personnes aînées

En fin de compte, la Bible pose sur la vieillesse un regard tout sauf uniforme. Les passages qui la décrivent sous un jour positif sont cependant beaucoup plus nombreux et significatifs que ceux qui en soulignent les aspects pénibles. C’est d’ailleurs pourquoi le respect des personnes plus âgées que soi est un devoir sacré, à commencer par celui dû aux parents: « Honore ton père et ta mère, comme te l’a ordonné le Seigneur ton Dieu, afin d’avoir longue vie et bonheur sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. » (Deutéronome 5, 16) Respect de l’aîné et respect de Dieu vont de pair: « Tu te lèveras devant des cheveux blancs, tu honoreras la personne du vieillard et tu craindras ton Dieu. » (Lévites 19, 32)


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