Auteur : Martin Yelle, théologien et intervenant en soins spirituels auprès des personnes aînées
Cet article a été publié dans le bulletin Passages | VOL. 22 - Nº 1 | HIVER 2023 |
Avec les années qui s’accumulent et le quotidien qui se transforme à un rythme parfois difficile à suivre, la vie des personnes aînées est marquée par des bouleversements multiples qui interpellent les ressources spirituelles. Mon expérience d’intervenant en soins spirituels en CHSLD me fait constater au quotidien nombre de défis que traversent les aînés : pertes physiques et cognitives, deuils multiples, solitude, apathie, manque d’intérêt pour la vie. Bien sûr, ces aînés que je côtoie sont pour la plupart à la dernière étape de leur vie. Les réflexions et propositions de ce texte sont ouvertes à tous les aînés, des plus jeunes aux plus âgés, des plus actifs à ceux qui le sont moins. Comment mettre en éveil et en action les ressources spirituelles des personnes et revivifier le sens de la vie, l’expérience chrétienne, la mobilisation d’une joie de vivre ?
Dans les quelques lignes qui suivent, j’aimerais souligner dans un premier temps quelques idées touchant à l’expérience chrétienne, présenter quelques exemples d’occasions de la découvrir ou de la redécouvrir, et enfin réfléchir sur quelques pistes ouvertes qui pourraient être privilégiées.
Parler de croissance spirituelle ou de formation à la vie chrétienne spécialement pour les aînés ne doit pas nous orienter vers autre chose que visiter cette expérience comme pour toutes autres personnes. Il y a certainement des accents qui se déplacent au fil des années, mais il est bon de se rappeler que l’expérience humaine est fondamentalement la même pour toute personne, mais a le côté paradoxal d’être aussi unique à chaque individu.
Pour de nombreux aînés, la vie spirituelle était, dans un passé assez proche, presque majoritairement manifestée par des pratiques religieuses transmises par la famille, l’éducation, dans une société particulièrement marquée par une omniprésence de l’Église. Or, cette situation n’est plus la même. Nous vivons dans une société sécularisée et pluraliste où le domaine des croyances religieuses relève d’une option personnelle et dans un espace social où toutes les croyances sont présentes et légitimes.
La place de la dimension religieuse se voit modifiée largement. Plusieurs aînés ont arrêté depuis de nombreuses années la vie sacramentelle assidue ou la participation à des rassemblements paroissiaux. Pour plusieurs, ce sont les rites de passage qui marquent encore un lien avec l’institution. Un face-à-face mystérieux ecclésiale : baptêmes, mariages, funérailles, etc. Ces pratiques relèvent parfois plus de rituels sociaux que d’étapes dans l’expérience de foi personnelle. Mais ne nous hasardons pas à juger ce que vivent les personnes.
Il devient un réel défi dans ce contexte d’offrir aux personnes une découverte ou redécouverte de leur vie spirituelle. C’est dans cette expérience spirituelle que l’Évangile pourra être entendu avec toute sa force et sa capacité d’ouvrir la personne à une vie qui prend une envergure nouvelle.
Quelles pourraient être les occasions pour entrer dans un chemin de croissance spirituelle ou de formation à la vie chrétienne ? Pour certaines personnes, la participation à la vie de mouvements est une belle occasion de croissance. Plusieurs aînés s’engagent dans des mouvements comme, par exemple, le Cursillo, les Chevaliers de Colomb. D’autres s’engagent dans des démarches de croissance humaine et spirituelle éprouvées telles que les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, le cheminement dans un parcours de l’Évangélisation des profondeurs (Simone Pacot) ou dans un accompagnement spirituel individuel avec une personne-ressource expérimentée.
J’entends assez régulièrement des personnes aînées qui se désolent avec nostalgie du fait que « ce n’est plus comme avant ». Cette nostalgie est souvent marquée par une dimension sociale, que l’on peine à retrouver. Ce qui était vécu dans le monde religieux où plusieurs ont passé des moments forts de leur vie, des engagements signifiants, un enthousiasme bien senti, ne se retrouve plus, et cela désole. N’est-ce pas un appel à prendre une certaine distance devant cette nostalgie et écouter intérieurement ce qui constitue l’expérience actuelle ?
L’annonce fondamentale de l’Évangile a-t-elle encore aujourd’hui l’occasion d’être expérimentée ? Il y a une bonne nouvelle qui s’inscrit au creux de l’expérience de vie des personnes. À travers les joies et les difficultés, il est un Dieu qui se fait proche, qui a partagé notre condition d’être humain et qui invite à découvrir que notre vie a une dimension plus large que nous ne la concevons.
Une magnifique occasion de croissance spirituelle et d’approfondissement de la foi chrétienne est de développer une capacité à relire notre expérience de vie. Comment cela peut-il se vivre ? En fait, les occasions ne manquent pas, le cours de notre vie nous en donne continuellement.
Le temps de la retraite, la perte progressive de certaines capacités, la maladie, voilà autant d’occasions de prendre le temps de visiter et de revisiter notre vie spirituelle. Sur la route, des rencontres peuvent donner l’occasion de communiquer ce que nous vivons et d’y trouver un sens nouveau. Au cœur des joies et des difficultés, il est possible de discerner cette présence discrète d’un Dieu à notre recherche qui nous invite à entrer avec lui dans le mystère de notre vie.
Souhaiter offrir des occasions de croissance de la vie spirituelle et de l’expérience chrétienne ne peut pas vraiment se passer de se faire présent à l’autre dans ce qu’il vit et être en recherche de cette présence mystérieuse d’un Dieu qui se fait proche. Je crois qu’il y a là une voie prometteuse, permettant cette rencontre entre Dieu et l’humain, dans un espace plus fait de silence que de parole, de questions que d’affirmations, de mystère que de certitudes.
L’expérience chrétienne se fera peut-être plus intime et moins démonstrative ? La communauté chrétienne prendra peut-être le visage de quelques relations signifiantes avec un réseau plus restreint que la participation à des rassemblements de foule ? La vie de foi se vivra peut-être comme une « voie » plus qu’une « règle », comme le mentionne Maurice Bellet : « Il faut inventer l’espace où la Voie fait éclater ce qui la tenait enfermée dans les réseaux de règles qui se défont. » (Maurice Bellet, L’explosion de la religion, Paris, Bayard, 2014, p. 39.)
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